Sous les spotlights
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Les femmes du vin au fil des lignes

Pour ce nouvel interview dédié aux femmes mettant en lumière le vignoble bordelais, je vous propose de découvrir Jane Anson, journaliste vin et écrivaine, une femme du vin au fil des lignes…

Malgré une météo capricieuse, le parfum intense des fleurs de la vigne inonde les parcelles avec délice. Cet instant unique et fragile, donne le sourire aux vigneronnes et vignerons parce qu’il laisse entrevoir les prémices des vendanges à venir.
Quand il est question d’actualité, que ce soit au sujet de la qualité d’un millésime, des prix de vente des vins en primeur ou des derniers rebondissements sur la place de Bordeaux, Jane est la première informée. Il faut dire qu’elle a de sacrées relations dans le milieu. Un vaste réseau qu’elle a construit petit à petit, à la hauteur de son talent.

Jane nous a reçu dans l’intimité de son foyer. Une belle maison de ville, rénovée avec goût, à l’abri des regards, dans une impasse bucolique. Un lieu de vie fidèle à son image, au charme discret.
Dès ses premiers mots, son accent m’évoque une actrice et chanteuse britannique francophone du même prénom… 

Jane est originaire d’Oxford. Elle a vécu plusieurs années à Londres, où elle a fait ses études de littérature, puis d’édition, au renommé University College London. Elle a commencé à écrire sur l’univers du vin au cours de ses 5 années passées à Hong Kong et au Japon, avant de plonger complètement dans le bain lors de sa venue à Bordeaux en 2003.
En tant que correspondante pour le magazine Decanter sur le vignoble bordelais, sa plume avertie a couvert, dès son arrivée, des sujets d’actualité, des portraits de personnalités. Sa soif de connaissances et son intérêt pour le vin l’ont poussée à se perfectionner en œnologie. Elle a eu le courage et la motivation de reprendre ses études afin d’obtenir le WSET et le Diplôme Universitaire d’Aptitude à la Dégustation (DUAD) à la Faculté d’œnologie de Bordeaux. Après 10 ans d’expériences dans la région, ses nouvelles compétences techniques lui ont fait porter une autre casquette, celle de critique de vin. La personne en charge d’attribuer les redoutables notes des différentes cuvées.

Jane a souhaité prendre son temps afin de connaître tous les tenants et aboutissants de la filière vin bordelaise. Puis son désir d’écrire des livres, celui qu’elle ressent depuis l’âge de 7 ans, l’a rapidement rattrapée. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages de haut vol : Angélus (Editions de la Martinière 2015), Elixirs, Premiers Crus Classés 1855 (Editions de la Martiniere 2012). Son petit dernier, Wine Revolution (Quarto Publishing 2017), sera traduit en plusieurs langues, dont le français, sous le titre Le vin naturellement. 

La WINEista. Qu’est ce qui vous passionne le plus dans votre métier ?
Jane Anson. J’ai toujours voulu écrire des livres, depuis que je suis toute petite. Cela me passionne beaucoup. C’est un projet intellectuel difficile, qui prend plusieurs années. Il y a toujours un moment où l’on perd confiance en soi, où l’on se demande comment on va arriver à organiser toutes ces informations. Puis, d’un coup, tout devient d’une clarté absolue. J’adore ! J’aime écrire sur le vin parce que chaque petit élément à un impact énorme sur ce que l’on retrouve dans le verre.

La WINEista. Quels sont les temps forts de votre métier ?
J.A. Les dégustations en primeur. Surtout depuis que je note tous les vins pour Decanter. C’est une période très chargée, qui dure de mars à mi avril, où je déguste environ 700 vins. C’est fascinant, cela m’aide à comprendre le millésime.
Il y a aussi quand je rédige un livre. Pour mon dernier livre, ces 2 temps forts sont tombés en même temps. J’ai du travailler tard le soir.

La WINEista. Pensez-vous que les notes font « la pluie et le beau temps » pour les vins de Bordeaux ?
J.A. Je crois que ces notes ont un sens. Pour le dégustateur, elles permettent de comprendre un terroir, un millésime. Pour le consommateur, elles aident à repérer les bons rapports qualité prix. Mais c’est loin d’être la seule façon d’apprécier un vin. Pour moi, il est très important d’accompagner ces notes de commentaires qui aident à les replacer dans un contexte donné. 

La WINEista. Vous êtes « spécialisée » sur le bordelais, qu’est-ce que ce vignoble a de plus que les autres ?
J.A. Hum… Une chose qui est chouette à Bordeaux est que, si il y a un super millésime, tout le monde peut faire des vins fabuleux. Et si les conditions météo sont plus difficiles, ils ont aussi la possibilité d’élaborer des vins complexes, subtils. Bordeaux n’a pas besoin d’excès pour être très bon. Ici, il y a un équilibre et une fraîcheur qui me plaisent beaucoup.
J’aime aussi la capacité incroyable des vins de Bordeaux à vieillir. J’ai fait une super dégustation pour célébrer les 150 ans du Château Lafite Rothschild. On a eu des vins de 1881, 1894. C’était fou ! Ils étaient toujours délicieux !

La WINEista. Le millésime 2017 à Bordeaux n’a pas été facile (ndlr : gelée), on peut le qualifier d’hétérogène, qu’en est-il des prix en primeur ?
J.A. Le problème avec 2017 c’est cette hétérogénéité. Les prix aussi sont hétérogènes. Il y a quelques châteaux qui ont diminué leurs prix d’environ 20 %, mais il y a aussi ceux qui ne les ont quasiment pas baissés. Cela va être compliqué de s’y retrouver pour les consommateurs. D’une façon générale, les prix baissent moins que ce qu’ils augmentent lors d’un grand millésime !

La WINEista. Est-il difficile de trouver des vins d’un bon rapport qualité/prix à Bordeaux ?
J.A. Non ! Par exemple en 2014, un millésime pas très médiatique, on trouve des vins d’un très bon rapport qualité prix. Notamment dans le nord du Médoc, où il y a eu moins de pluie et où les vins sont fabuleux.
Saint-Estèphe est une appellation qui monte, les prix sont beaucoup plus abordables qu’à Pauillac ou Saint-Julien. J’ai trouvé des vins très bons vendus autour de 15 €. Tout n’est pas trop cher à Bordeaux ! Mais c’est parfois difficile pour les consommateurs de s’y retrouver entre les 65 AOC et les différents millésimes !

La WINEista. Vous avez souvent l’occasion de déguster les plus Grands Crus Classés de Bordeaux, sont-ils vraiment exceptionnels ?
J.A. Ah ! Ah ! Il y a une chose qui est exceptionnelle, c’est leur constance. Ils peuvent faire de très grands vins même dans les petits millésimes. Cela vient de leurs terroirs mais aussi de leurs moyens techniques et humains. S’il pleut pendant les vendanges, ils ont les moyens de faire venir 150 vendangeurs dès le lendemain. 

La WINEista. Cette exception justifie-t-elle leurs prix souvent exorbitants ?
J.A. Pas toujours. C’est rare qu’un vin valle la peine de dépenser 1000 € pour une bouteille. C’est impossible de justifier cet ordre de prix. Mais en même temps, ici à Bordeaux, comme en Bourgogne ou dans la Napa Valley, on déguste aussi une histoire, un patrimoine. Il y a beaucoup de choses qui entrent en compte.
Souvent, les personnes qui ont les moyens d’accéder à ces vins ne sont pas forcément celles qui sont capables de les apprécier le plus. Mais ça, c’est le monde dans lequel on vit ! 

La WINEista. Dans votre dernier livre Wine Revolution, vous mettez en avant les meilleurs vins biologiques, biodynamiques et natures dans le monde, cela veut-il dire que les autres vins méritent moins votre attention ?
J.A. Ha ! Ce que j’ai vraiment adoré avec ce livre, c’est qu’il m’a fait voyager dans les vignobles du monde ! J’ai eu le grand bonheur de déguster des vins de partout.
Je n’ai pas forcément souhaité éveiller les consciences, ni être trop didactique. J’ai eu envie d’amener les lecteurs avec moi, à la découverte des meilleurs dans ce type de vins. Pour les vins natures, j’ai pris soin de ne sélectionner que ceux de bonne qualité. Les domaines qui ont les compétences de garantir qu’une bouteille achetée sera bonne à consommer 6 mois après.
Ce livre m’a donné beaucoup de respect pour les vigneronnes et vignerons qui s’engagent dans ces démarches exigeantes, notamment en culture biodynamique. Les autres vins méritent tout autant mon attention. Mais je pense que les châteaux qui ont les moyens, comme les Grands Crus Classés, doivent tout mettre en œuvre pour respecter le vignoble.

La WINEista. Mon petit doigt m’a dit que vous étiez en train d’écrire un nouveau livre, vous pouvez nous en dire un peu plus ?
J.A. Oui, je suis en train d’écrire une encyclopédie de 200 000 mots sur les vins de Bordeaux, qui va sortir en 2019, et qui va s’appeler Inside Bordeaux. Il va vraiment être super ! Je prends soin de visiter tous les châteaux. Je suis un peu masochiste !
Je vais mettre l’accent sur les terroirs. Je pense que leur compréhension est essentielle. Si les consommateurs pouvaient mieux comprendre l’effet des terroirs, ils pourraient se passer de nous, les critiques, parce qu’ils auraient les clés pour décoder les millésimes. Par exemple, dans une année très solaire, il faut s’orienter vers un terroir qui garde la fraîcheur, comme les calcaires de Saint-Emilion ou les argiles de Saint-Estèphe.
Je ne vais pas parler que d’histoire. Je veux mettre en avant les changements, les jeunes qui s’installent. Bordeaux n’est pas un vignoble figé, il est en train de changer !

La WINEista. En France, y-a-t-il beaucoup de femmes dans le milieu du journalisme vin ?
J.A. Bon, il y a des femmes talentueuses (Jancis Robinson, Lisa Perrotti-Brown, Rebecca Gibb). Mais les critiques célèbres restent souvent des hommes. Il est tout à fait possible d’être une femme et de réussir, de mener de front sa vie de famille et sa carrière professionnelle. Pour ma part, j’essaye de bien faire mon travail. 

La WINEista. Pensez-vous que le monde du vin soit macho ?
J.A. Oui ! Cependant, je n’ai eu que des bonnes relations avec les châteaux. Peut-être parce que j’essaye de comprendre leurs enjeux, la technique. Et même dans mon métier de critique, je ne veux pas imposer mon avis, je ne veux pas être égoïste. C’est peut-être cela qui fait la différence avec certains de mes collègues masculins…

La WINEista. Quelle est la femme du vin que vous admirez le plus ?
J.A. Il y a beaucoup de femmes que j’admire. Jancis Robinson, elle est Master of Wine, elle a trois enfants, elle travaille dur et très bien.
Des vigneronnes, comme l’œnologue Anne-Françoise Quié du Château Rauzan-Gassies, elle a une approche très subtile au vin. Claire Villars Lurton du Château Ferrière, elle a une approche très ouverte de la biodynamie. J’adore déguster et échanger avec Annabelle Cruse-Bardinet, du Château Corbin. Caroline Decoster, du Château Fleur Cardinale, avec qui j’ai fait mon DUAD. Estelle Roumage, du Château Lestrille, qui a ouvert un super caveau de vente dans le centre de Bordeaux. Les femmes sont souvent plus ouvertes à des discussions franches autour du vin. Et ça, je l’apprécie beaucoup !

La WINEista. Quelle bouteille avez-vous ouverte quand vous avez mis le point final à votre dernier livre ?
J.A. Avec mon livre Wine Revolution, j’ai fait beaucoup de dégustations à la maison. Il y a 250 vins de partout dans le monde qui y sont référencés. A la fin, j’ai ouvert une bouteille de Pinot Noir de l’Oregon, la cuvée Laurène du Domaine Drouhin. C’est une femme, Véronique Drouhin-Boss, qui l’a vinifié, il porte le même prénom que ma fille et il est juste succulent !

La WINEista. Et avec quel plat ?
J.A. J’ai travaillé avec des sommeliers afin de trouver les accords mets et vins parfaits. Avec ce vin, c’était des noix de Saint Jacques à l’huile de truffe.

La WINEista. Si je vous dis « assemblage », cela vous évoque quoi ?
J.A. Bonne question ! L’idée que Bordeaux est maître dans l’art de l’assemblage depuis plusieurs siècles. Avec un assemblage, on peut avoir des éléments qui sont bons séparément et qui deviennent quelque chose d’incroyable ensemble. C’est un peu comme une équipe. Si on a des bons éléments, on travaille beaucoup mieux ensemble que tout seul !

La WINEista. Quel est l’endroit de Bordeaux qui vous fait rêver ?
J.A. J’adore aller au Cap Ferret, surtout en hiver, même quand il ne fait pas beau. A Bordeaux centre, j’adore l’ambiance du marché des Capucins. J’aime aussi faire le tour des ponts quand je fais mon jogging.

La WINEista. Où allez-vous dîner après une journée de rédaction derrière votre ordinateur ?
J.A. Au restaurant Au bistrot, à côté des Capucins. La carte des vins est superbe et l’ambiance est super cool.

Jane fait un travail similaire à celui des œnologues. Elle assemble les mots pour écrire une belle histoire, qui sera dégustée quelques mois après, à petites goulées…

Merci Jane pour ce moment très intéressant et fort sympathique en votre compagnie. Je pense que si tous les critiques vin faisaient preuve de votre humilité, ce métier prendrait une dimension plus humaine et l’image du vin s’en trouverait grandie.

Retrouvez les autres interviews des femmes du vin :
* Laurence Chesneau-Dupin, Conservateur en chef du Patrimoine, Directrice de la culture de La Cité du Vin à Bordeaux : Les femmes du vin au fil de la cité.
* Coralie de Boüard de Laforest, gérante du Château La Fleur de Boüard et vigneronne du Château Clos de Boüard : Les femmes du vin au fil des cuves.
* Karine Vallon-Pin, responsable chêne pour l’œnologie au sein du groupe Charlois : Les femmes du vin au fil de l’élevage.
* Monia Aoudi, chef sommelière au restaurant Le Prince Noir à Bordeaux : Les femmes du vin au fil de l’assiette.
* Latifa Barthe Saikouk, vigneronne au domaine Saïkouk / Le Mont du Puit : Les femmes du vin au fil des sarments.
* Anne Le Naour, directrice générale adjointe des propriétés bordelaises de Crédit Agricole Grands Crus : Les femmes du vin au fil des galons.

Crédit photo : Atelier Goodday, Gabriel Guibert.

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