Sous les spotlights
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Les femmes du vin au fil des cuves

Pour ce deuxième interview de la série « Les femmes du vin au fil du raisin », je suis ravie de vous présenter Coralie de Boüard de Laforest, gérante du Château La Fleur de Boüard et vigneronne du Château Clos de Boüard.

Après le tumulte des vendanges, les chais retrouvent un semblant de sérénité. Les raisins, devenus des vins, sont enfin à l’abri des aléas climatiques dans leurs cuves douillettes. Le challenge d’un millésime 2017 réussi est cependant loin d’être terminé. La vinification réserve son lot de belles surprises, mais aussi de sueurs froides !
C’est à cette étape cruciale que j’ai rencontré Coralie de Boüard de Laforest, une femme du vin guidée par sa passion.

Coralie connaît Saint-Emilion et les vignobles alentours comme sa poche. Il faut dire que la famille de Boüard de Laforest, à la tête du célèbre Château Angelus (Premier Grand Cru Classé de Saint-Emilion), est établie dans la région depuis 9 générations.

Elle ne s’est jamais posé la question de travailler ou non dans le monde du vin. C’était pour elle une évidence. Elle a exercé plusieurs métiers qui lui ont permis d’acquérir diverses compétences : techniques, dès son plus âge, dans les vignes d’Angélus pour gagner son argent de poche, puis quand elle a souhaité se perfectionner en obtenant le DUAD à la Faculté d’Œnologie de Bordeaux, en commerce, marketing et communication, au Château Angelus pendant 10 ans, puis en tant que directrice du Château La Fleur de Boüard depuis 2014.
Aujourd’hui, elle met son savoir-faire au service de son propre domaine. Après 7 longues années de recherche, elle a enfin trouvé son « petit paradis » (de 30 ha) au Clos de Boüard !

Décontractée et souriante, Coralie m’emmène d’emblée dans ses vignes, sur les jolis coteaux argilo-calcaires qui font face aux grands crus classés de Saint-Émilion (Valandraud, Troplong Mondot). Nous sommes à Parsac, au cœur de l’appellation Montagne Saint-Emilion, et je comprends tout de suite pourquoi elle a été séduite par ce terroir aux charmes encore trop peu connus…

La WINEista. Est-il vrai que petite vous jouiez à la chasse aux trésors entre les barriques du Château Angélus ?
Coralie de Boüard de Laforest. Qui vous a raconté ça ? (rire) Alors oui, on organisait mes goûters d’anniversaire en chasse aux trésors dans les chais. Les indices étaient dispersés derrières les fûts de chêne. C’était très ludique !

La WINEista. Vous êtes une fille du cru, n’avez-vous pas eu envie de découvrir d’autres horizons ?
C.d.B.d.L. J’ai envisagé de faire mes armes ailleurs puis de revenir mais j’avais trop l’impression de perdre mes racines. Je préfère découvrir les méthodes de travail des autres vignobles et les adapter à notre terroir.
Aller voir ce qui se passe ailleurs ? Pourquoi pas, un jour, mais tout en continuant avec mon domaine. J’ai besoin d’avoir un pied d’ancrage.

La WINEista. Pourquoi avoir eu envie de voler de vos propres ailes ?
C.d.B.d.L. On est à 9 générations aujourd’hui dans notre famille. C’est bien d’apporter sa pierre à l’édifice. Mais ces 9 générations se retrouvent émiettées un peu partout et je n’ai pas envie de laisser une miette de quelque chose à mes enfants.
Il ne faut pas se voiler la face. Ce n’est pas tous les jours facile de travailler en famille. On est fait pour grandir ensemble, partager beaucoup de choses, mais pas vivre ensemble. Aujourd’hui, j’ai envie d’avoir la fierté de montrer à mon père (ndlr : le renommé Hubert de Boüard) que, grâce à ma passion et aux connaissances qu’il a su me transmettre, j’ai réussi à construire quelque chose pour ma famille et moi.

La WINEista. Justement, cela n’est-il pas trop difficile d’être « une fille de » ?
C.d.B.d.L. Si c’est très difficile. Je me bats pour ne pas être que « la fille de ». Dans la vie privée, je suis la fille de mon père, la fille d’Hubert de Boüard. Dans la sphère professionnelle, je suis Coralie et je vole de mes propres ailes. J’ai appris et j’apprends encore de mon père, il me transmet sa fabuleuse expérience, mais j’avance toute seule.

La WINEista. Quelle bouteille avez-vous ouvert quand vous avez su que vous pouviez acheter le Château Clos de Boüard ?
C.d.B.d.L. J’ai ouvert du champagne ! Une bouteille de Larmandier-Bernier et une d’Egly-Ouriet.

La WINEista. Et avec quel plat ?
C.d.B.d.L. Euh, je ne sais plus… On a bu du champagne, puis on est allé au restaurant où nous avons bu une bouteille de Côte Rôtie de chez Stéphane Ogier !

La WINEista. Qu’est-ce-que la rive droite a de plus que la rive gauche ?
C.d.B.d.L. Les familles. J’ai grandi à Angélus ! On habite en général sur nos exploitations.

La WINEista. Qu’est-ce-que l’AOC Montagne Saint-Emilion a de plus que Saint-Emilion ?
C.d.B.d.L. Je pense que l’on a un grand terroir sur toute l’AOC Montagne. A Saint-Emilion, c’est beaucoup plus large. Il y a évidemment des grands terroirs mais aussi d’autres qui sont plus faibles. Mais je ne veux pas tomber dans la polémique…
Je défends mon terroir. Je suis fière d’avoir un grand terroir à Montagne plutôt qu’un terroir un peu moins bon sur certaines appellations très connues.

La WINEista. A l’instar de la Fleur de Boüard, envisagez-vous un jour de planter du Chardonnay sur votre propriété ?
C.d.B.d.L. Rien n’est exclu. Déjà, je vais finir de remettre en état mon vignoble et ensuite on verra. Mais oui, j’ai des emplacements et des terroirs qui seraient favorables pour planter autre chose que des cépages bordelais.

La WINEista. Donc vous n’êtes pas une « ayatollah » des décrets d’appellations.
C.d.B.d.L. Non au contraire ! Je pense que c’est comme pour les livres. C’est bien de les connaître, mais il faut savoir aussi sortir des lignes.

La WINEista. Pendant la période de vinification, quel est votre moment préféré ?
C.d.B.d.L. La fermentation, j’adore quand on commence à sentir les effluves de la vinification. J’aime sentir évoluer mes jus après chaque remontage, me dire, allez, on arrête le travail d’extraction car la qualité des tanins est satisfaisante. Quand je mets un vin en bouche j’ai besoin d’élégance, de suavité, mais aussi de caractère. Il faut savoir trouver le juste équilibre.

La WINEista. Comment définissez-vous une Dame de Boüard (ndlr : le nom d’une cuvée du Clos de Boüard) ?
C.d.B.d.L. Une Dame de Boüard est un vin de plaisir immédiat. Dès que les gens le mettent en bouche, ils ressentent le fruit, le croquant, le juteux du vin et en même temps son élégance. J’ai beaucoup travaillé sur sa suavité, son appétence, puis cette acidité qui titille et donne envie d’en reprendre un peu.
C’est un vin qui va se garder pendant 15 ans mais qui donne déjà du plaisir !

La WINEista. Est-ce qu’on peut dire que le vin Dame de Boüard vous ressemble ?
C.d.B.d.L. Oui. La Dame de Boüard a du caractère, elle est sensible, elle a envie de partager ses émotions.

La WINEista. Pensez-vous que le monde du vin soit macho ?
C.d.B.d.L. Je pense qu’il l’est de moins en moins. Que les hommes sont de plus en plus contents de voir des femmes arriver dans le milieu du vin.
Mais c’est encore difficile d’être une femme. Il faut montrer tous les jours que l’on connaît son métier avant d’être prise au sérieux. Et encore plus à l’étranger ! Quand je pars présenter mes vins je m’impose. Je dois parfois remettre les pendules à l’heure pour enfin transmettre ma passion et mon savoir-faire. Une femme doit faire ses preuves plus qu’un homme avant d’être crédible.

La WINEista. Quelle est la femme du vin que vous admirez le plus ?
C.d.B.d.L. Il y en a quelques-unes ! Je pense à une belle rencontre, récente, avec Isabel Ferrando du domaine Saint-Préfert en Châteauneuf-du-Pape. Parce que j’ai beaucoup échangé avec elle, dans ses vignes, ses chais et que j’adore ses vins. Je me retrouve dans sa philosophie du vin. Elle ne vient pas du monde du vin et elle a su mener sa passion jusqu’au bout.

La WINEista. De quelle femme seriez-vous le plus touchée de recevoir des commentaires élogieux sur un de vos vins ?
C.d.B.d.L. Je ne sais pas… J’ai eu la chance de faire déguster mon vin à Alexandra Lamy. Elle avait les yeux qui pétillaient, elle était tellement excitée et joyeuse de le découvrir ! Pas besoin de mots techniques, elle était heureuse en dégustant mon vin et cela m’a rendue très fière.

La WINEista. Si vous étiez un cépage, vous seriez lequel ?
C.d.B.d.L. Alors… Soit je reste à Bordeaux et je serais un Cabernet Franc. Soit je m’en vais et je serais une jolie Syrah !

La WINEista. Si je vous dis « partir en vrille », cela vous évoque quoi ?
C.d.B.d.L. S’éclater comme les vrilles de la vigne ! On peut comparer la vigne à une personne. Elle part en vrille quand elle est bien ; au printemps quand tout explose ou en plein été après une pluie. Un peu comme nous quand on sort de notre chai et que l’on a besoin d’une bouffée d’oxygène. On part en vrille avec des amis autour d’une bonne bouteille et d’une bonne bouffe. J’espère qu’il y a plein de gens qui partent en vrille en dégustant mes vins !

La WINEista. Quel est l’endroit de Saint-Emilion qui vous fait rêver ?
C.d.B.d.L. Le clocher d’où je peux admirer la maquette de Saint-Emilion. Toutes ces maisons qui sont enfoncées dans les calcaires, la place du marché qui descend, et les vignobles à perte de vue.

L WINEista. A Saint-Emilion, où allez-vous dîner après une journée d’assemblage ?
C.d.B.d.L. Au Logis de la Cadène ou à l’Atelier de Candale. Sinon, je vais dîner chez mon père. C’est une grande table et c’est là que j’ai grandi.

Merci Coralie pour cette discussion passionnée, en toute franchise et simplicité. Vous êtes une grande Dame de Boüard !

A très vite, pour découvrir une nouvelle femme du vin, au fil de l’élevage…

Retrouvez l’interview de Laurence Chesneau-Dupin, Conservateur en chef du Patrimoine, Directrice de la culture de La Cité du Vin à Bordeaux : Les femmes du vin au fil de la cité.

Crédit photo : Atelier Goodday, Gabriel Guibert.

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