Sous les spotlights
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Les femmes du vin au fil des sarments

Je me réjouis de mettre en lumière Latifa Barthe Saikouk, vigneronne au domaine Saïkouk / Le Mont du Puit, une femme du vin au fil des sarments…

Le printemps peine à pointer le bout de son nez. Les bourgeons de la vigne, encore ensommeillés, commencent à gonfler en vue de donner naissance, dans plusieurs mois, au millésime 2018. La taille est enfin terminée. En langage médoquin, l’heure est à l’acanage des pieds de vigne (action qui consiste à les attacher au piquet) et au pliage des astes (action qui consiste à attacher les sarments au fil conducteur). Une étape manuelle d’une durée de 2 mois, essentielle pour assurer le bon positionnement de la végétation et des raisins à venir.

Le Médoc est une appellation à la fois connue et mystérieuse. Une presqu’île du bout du monde où les brumes matinales s’estompent pour laisser apparaître une vaste étendue de ceps de vigne tortueux au ras du sol. Sa célèbre Route des Châteaux s’insinue au cœur des crus les plus prestigieux de Bordeaux. Elle est bordée d’imposantes bâtisses qui respirent le luxe, au charme un brin suranné.
Mais le Médoc est aussi une terre de diversité qui laisse leur chance aux amoureux de son terroir d’exception. A 1h30 de Bordeaux et après en avoir pris plein les yeux, me voilà au centre du petit village de Saint Seurin de Cadourne, où Latifa m’accueille dans son domaine à taille humaine. Un retour dans le présent avec une vigneronne qui a les pieds sur terre !

Latifa est née à Lesparre-Médoc, à quelques kilomètres seulement de ses futures parcelles. Si elle est restée sur les lieux de son enfance, ses parents ont eu la curiosité de tenter leur chance à l’étranger en quittant les orangeraies colorées du Maroc pour travailler dans le vignoble du Médoc.
C’est sur le chemin de l’école qu’a éclos sa passion pour la vigne. Tous les jours, elle traversait la propriété d’un certain Monsieur Dupuy qui fut par la suite son mentor. C’est lui qui l’a initiée au métier de vigneronne pour qu’elle prenne tout naturellement sa suite après l’obtention de son Bac Pro en Viticulture Œnologie.
Au sein d’une fratrie de sept enfants, c’est elle, la seule et unique, la benjamine, qui s’est lancée dans cette aventure avec force et conviction. Après 4 ans en cave coopérative, elle brulait d’impatience de connaître les potentialités de son terroir (8 ha de vignes). Il lui a suffi d’arriver à convaincre les banques afin de transformer l’ancien hangar en cave, pour que le domaine Saïkouk vinifie ses premiers raisins en 2006.

Latifa m’ouvre les portes de son petit paradis. Un endroit qui lui ressemble, chaleureux et accessible, qui témoigne de sa volonté sans faille !

La WINEista. Quand avez-vous su que la filière vin était faite pour vous ?
Latifa Barthe Saikouk. Dès l’adolescence, j’ai su que je voulais travailler la vigne. Je suis tout d’abord tombée amoureuse de la terre. Le vin, c’est venu un peu plus tard. Je l’ai découvert au cours de mes études et avec Mr Dupuy, qui a de belles bouteilles. On ne buvait pas d’alcool à la maison.

La WINEista. Quel est votre moment préféré de la vigne à la bouteille ?
L.B.S. Ah ! Mon moment préféré c’est la récolte. On voit alors si on a bien travaillé tout le reste de l’année. C’est toujours un moment magique ! Entendre les premiers raisins tomber dans la cuve, voir les premiers jus s’écouler, faire le premier remontage. Rien que d’en parler j’en ai la chair de poule ! J’adore, c’est génial ! C’est l’arrivée des premières senteurs, des premiers bruits de fermentation, les cuves se mettent à parler !

La WINEista. Quel est le moment que vous redoutez le plus ?
L.B.S. Euh… C’est la période estivale. Le stress de l’arrivée des maladies de la vigne après une pluie. Il faut réagir vite ! Je ne traite jamais mes vignes par plaisir. Je le fais parce que sinon je récolterais des raisins de mauvaise qualité.

La WINEista. Quelle bouteille ouvrez-vous l’été, après une journée passée à travailler dans les vignes ?
L.B.S. Et bien…, je ne veux pas faire ma chauvine… Je fais du rosé depuis quelque temps, une bouteille de Saïkouk rosé ! C’est un vin fruité et rafraîchissant.

La WINEista. Quels sont vos projets pour votre domaine ?
L.B.S. Mes projets sont de continuer à faire du bon vin et d’augmenter la part de vente à la bouteille.
Je vais aussi sortir 2 nouvelles cuvées. Mon premier vin blanc issu d’une parcelle que j’ai plantée en Sauvignon Blanc et Sémillon. Et un 100 % Petit Verdot, élevé 18 mois en fûts de chêne. Il faut que je leur trouve la bouteille et l’étiquette !

La WINEista. Pourriez-vous faire du vin ailleurs que dans le Médoc ?
L.B.S. Oh oui complètement ! J’aime beaucoup le sud de la France. Ces vins riches, sur le fruit, ronds. C’est un peu le style de vin que j’essaye de faire dans le Médoc. Je n’aime pas les vins durs, austères.

La WINEista. Qu’est-ce que le Médoc a d’irrésistible ?
L.B.S. Je ne m’étais jamais posée cette question. C’est difficile de dire pourquoi on tombe amoureux ! J’aime tout dans le Médoc. On est entre 2 eaux ! J’aime l’alternance entre le Médoc rouge, planté de vignes, et le Médoc bleu, côté océan.

La WINEista. Pensez-vous que le monde du vin soit macho ?
L.B.S. A 14 ans, quand j’ai annoncé à mon père que je voulais devenir vigneronne, il m’a dit que ce n’était pas un métier fait pour une femme. Que je ferais mieux d’être secrétaire. Mr Dupuy m’a soutenu dans ma démarche. Il m’a aidé à le convaincre afin que j’intègre un lycée agricole à forte dominante masculine et en internat ! Nous étions seulement 2 filles sur 14 élèves et ça s’est super bien passé. Au contraire, nous étions les petites protégées.
Quand je me suis installée, cela a été difficile au départ car on ne me parlait pas. On me demandait où était le propriétaire ! Maintenant les mentalités ont beaucoup changé et même dans le Médoc ! Il y a de plus en plus de femmes dans le métier.

La WINEista. Quelle est la femme du vin que vous admirez le plus ?
L.B.S. Ah ! Je dirais toutes ! Toutes les femmes du vin sont admirables. Elles sont fortes ! Elles méritent qu’on les reconnaisse.

La WINEista. De quelle femme seriez-vous le plus touchée de recevoir des commentaires élogieux sur un de vos vins ?
L.B.S. Euh… Carole Bouquet. Parce que c’est une vigneronne et qu’elle défend à fond les femmes !

La WINEista. Si vous étiez un vin, vous seriez lequel ?
L.B.S. Je les aime tous ! C’est difficile de choisir un vin. J’aime beaucoup la Syrah, son côté gourmand. J’hésite même à en planter dans le Médoc ! Peut-être dans 2 ou 3 ans…

La WINEista. Et avec quel plat ?
L.B.S. Avec un foie de veau. Cela me donne trop envie d’en manger !

La WINEista. Est-ce qu’on peut dire que vos vins vous ressemblent ?
L.B.S. Oh oui ! Ils me ressemblent parce qu’ils sont très souples, agréables à boire. Ce sont des vins plaisirs et j’aime me faire plaisir. Ils me ressemblent à 100% !

La WINEista. Si je vous dis « débourrement », cela vous évoque quoi ?
L.B.S. La vie ! L’explosion !

La WINEista. Quel est l’endroit du Médoc qui vous fait rêver ?
L.B.S. Le petit port de la Maréchale. C’est un endroit magique !

La WINEista. Où allez-vous dîner après une journée passée dans vos vignes ?
L.B.S. L’été j’adore me retrouver avec des amis à la guinguette du port de la Maréchale. C’est un lieu très convivial !

Merci Latifa pour ce moment très agréable passé en votre compagnie, en toute humilité. Votre exemple doit donner la force à tout un chacun d’aller au bout de sa passion !

La suite des femmes du vin au fil du raisin, au prochain épisode…

Retrouvez les autres interviews :
* Laurence Chesneau-Dupin, Conservateur en chef du Patrimoine, Directrice de la culture de La Cité du Vin à Bordeaux : Les femmes du vin au fil de la cité.
* Coralie de Boüard de Laforest, gérante du Château La Fleur de Boüard et vigneronne du Château Clos de Boüard : Les femmes du vin au fil des cuves.
* Karine Vallon-Pin, Responsable chêne pour l’œnologie au sein du groupe Charlois : Les femmes du vin au fil de l’élevage.
* Monia Aoudi, chef sommelière au restaurant Le Prince Noir à Bordeaux : Les femmes du vin au fil de l’assiette.

Crédit photo : Atelier Goodday, Gabriel Guibert.

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